• Pénurie d’enseignants : le nouveau management public en cause ?

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    Pénurie d’enseignants : le nouveau management public en cause ?

    Si certains chiffres peuvent inquiéter en France, comme les difficultés de recrutement de professeurs au CAPES comme au concours de recrutement des professeurs des écoles, dans d’autres pays, la pénurie d’enseignants est encore plus grande. Et cela n’est sans doute pas sans lien avec la mise en œuvre résolue du nouveau management public dans ces pays.

      C’est l’heure du bilan des concours de recrutement des professeurs du premier et du second degré en France en 2017. En 2016, pour le second degré, les admissions étaient, selon la DEPP, « inférieures de 13% aux besoins de recrutement. La pénurie touche principalement des disciplines comme les mathématiques (35% à l’agrégation et 20% au Capes) ou l’anglais (13% au Capes)[1] ». Les résultats 2017 confirment, voire amplifient cette tendance au sous-recrutement : seuls 36% des postes ouverts au concours en allemand ont été pourvus cette année. Dans le premier degré, en 2016, « plus de 600 postes sont restés vacants, principalement dans les académies de Créteil et de Versailles. L’organisation pour la seconde fois d’un concours supplémentaire à Créteil a permis de pourvoir les 500 postes offerts[2] ».

      Dans d’autres pays, la situation de pénurie est bien plus prononcée. Le dernier numéro de la Revue internationale d’Education de Sèvres a apporté un éclairage saisissant sur cette question à l’échelle intercontinentale[3]. Selon NLTimes[4], aux Pays-Bas, la pénurie est telle dans l’enseignement primaire que « beaucoup d’élèves professeurs ont un emploi d’enseignant dès leur deuxième année de formation »… «  ce qui peut conduire à des burnouts et des dropouts (abandons) ». Selon l’agence Centerdata, la pénurie actuelle de 900 enseignants pourrait, si rien ne change, passer à 4000 en trois ans et 10000 en 2025.

      Quelles ont les caractéristiques du management des personnels enseignants aux Pays-Bas ? Une étude publiée en 2016[5] donne quelques clés de lecture de cette situation. Qu’observe-t-on dans les trois pays étudiés (Angleterre, Pays-Bas et Suède) ? Selon les auteurs, « une forte autonomie donnée aux établissements scolaires, une perméabilité croissante entre privé et public dans la gestion et le financement de la dépense d’éducation, ainsi que l’installation d’une culture de la responsabilisation (accountability) ». Toute ressemblance avec le discours porté par le ministre français de l’éducation nationale n’est absolument pas fortuite… On reconnaît là en effet des éléments constitutifs du « New Public Management (NPM), un modèle de gestion publique principalement développé dans les années 1980 sous la plume des conseillers du premier ministre britannique Margaret Thatcher  (…) Ses modalités sont notamment : la décentralisation et l’apparition d’unités administratives autonomes, parfois d’agences régulatrices ; l’adoption des logiques de marché dans l’offre de services d’intérêt général, notamment la mise en concurrence des acteurs et des institutions ; l’exigence de transparence en ce qui concerne les prestations (leur coût, leur qualité) et la participation des usagers – devenus proches des « clients » – dans leur définition et leur évaluation ; enfin, la suppression du statut de fonctionnaire et l’introduction d’une rémunération des agents au mérite ».

      Selon l’enquête TALIS 2013, 71,1% des enseignants hollandais travaillent dans des établissements dont le chef d'établissement déclare manquer d'enseignants qualifiés et performants et 21,7% des enseignants de mathématiques déclarent ne pas avoir été formés à cet enseignement. En Angleterre c'est respectivement 46,1 et 5,9%, contre 31,7 et 3,8 en France. Ce n’est pas le moindre des paradoxes apparents du NPM d’aboutir au résultat inverse de ses objectifs de qualité.

       Dans les trois pays étudiés, l'évaluation des enseignants est confiée au chef d'établissement. Selon la même enquête Talis, les enseignants des trois pays sont moins nombreux que la moyenne des pays OCDE à déclarer des effets bénéfiques de cette évaluation. « Les tentatives de lier la rémunération des enseignants à leur performance individuelle a aussi généré des problèmes. Si en Suède, la mesure a été acceptée, en Angleterre il y a eu des grèves puissantes contre la paye au mérite et aux Pays Bas les mesures ont du être fortement atténuées sous pression syndicale ».

      Les auteurs de l’étude concluent : « la professionnalisation du métier peut difficilement s’exonérer d’une forme d’adhésion des enseignants eux-mêmes aux réformes qui la portent ». C’est sans doute, en France aussi, un propos à méditer !

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      [1] http://www.education.gouv.fr/pid25496/etudes-statistiques-depp.html

      [2] http://www.education.gouv.fr/cid58075/concours-de-professeurs-des-ecoles-dans-l-enseignement-public-session-2016.html